Une ville où tout a survécu et où rien n’est signalé
Paris est l’anomalie de la guerre en Europe. Londres a été bombardée, Varsovie effacée, Berlin réduite en gravats. Paris a reçu l’ordre d’être détruite en août 1944 et le général chargé de le faire n’a pas obéi. Les bâtiments sont toujours debout — et c’est exactement le problème pour qui cherche à les visiter.
Il n’y a pas de quartier de la Seconde Guerre mondiale à Paris. Pas de ruines à photographier. Le quartier général du commandement militaire allemand est un palace. Le dépôt de tri des œuvres d’art pillées est une salle d’exposition. Le vélodrome où treize mille personnes ont été enfermées avant la déportation a été démoli en 1959 et remplacé par un immeuble de bureaux. La guerre est diluée dans toute la ville, à des adresses ordinaires qui ne disent rien.
Ce qui suit est donc une carte, pas un récit. Voici les lieux qui méritent qu’on marche jusqu’à eux, regroupés en parcours réellement faisables en une demi-journée, avec le pratique : stations de métro, temps de marche, ce qui coûte, ce qui ferme le lundi. Ce qui s’est passé à chaque adresse tient en une ou deux phrases — de quoi savoir pourquoi on se trouve là.
Les histoires, elles — les noms, les photographies d’archives, le détail heure par heure des six jours de l’insurrection —, c’est ce que je fais à pied, avec des gens, et c’est volontaire. Une liste comme celle-ci peut vous dire où vous placer. Elle ne peut pas vous dire ce que c’était.
Combien de temps prévoir
- Une demi-journée (3 à 4 heures) : une rive. La Rive Gauche est la plus dense des deux.
- Une journée entière : les deux rives avec une pause déjeuner, environ 7 km de marche.
- Deux jours : les deux rives, plus le Marais et un mémorial hors du centre.
- Trois jours : ajoutez le Mont-Valérien et Drancy, là où l’histoire cesse d’être une affaire de monuments.
Presque tout ce qui suit est gratuit. Les exceptions sont le musée de l’Armée aux Invalides et le musée de l’Homme. La plupart des musées et mémoriaux ferment le lundi, le Mémorial de la Shoah ferme le samedi, et le Mont-Valérien ne se visite qu’en visite guidée réservée à l’avance. Vérifiez avant de partir — les horaires changent.
Parcours 1 — Rive Gauche : la Résistance et l’insurrection
Environ 2,5 km · 3 heures avec les arrêts · départ Denfert-Rochereau (métro 4, 6, RER B), arrivée Notre-Dame
C’est la plus forte concentration de lieux de guerre de Paris, et la plus facile à parcourir à pied. C’est aussi le tracé de notre visite Rive Gauche — je reste donc bref ici.
1. Musée de la Libération de Paris – musée du Général Leclerc – musée Jean Moulin. 4 avenue du Colonel Henri Rol-Tanguy, place Denfert-Rochereau. Collection permanente gratuite. Sous la place, à vingt mètres de profondeur, se trouve l’abri de la défense passive d’où le colonel Rol-Tanguy a dirigé les FFI pendant l’insurrection d’août 1944 ; la descente se réserve à part et vaut le détour. Commencez ici : vous aurez la chronologie avant de la parcourir.
2. Le jardin et le palais du Luxembourg. Vingt minutes de marche vers le nord. Le Sénat a passé la guerre en quartier général de la Luftwaffe pour l’Ouest, entouré de blockhaus et de batteries antiaériennes, et ce fut l’un des derniers points d’appui allemands à tomber. On n’entre pas, mais les grilles de la rue de Vaugirard sont celles à travers lesquelles on s’est battu.
3. École des Mines, 60 boulevard Saint-Michel. La façade qui donne sur le jardin est criblée d’impacts appartenant à deux guerres différentes, et une seule plaque les explique tous les deux. C’est la trace de combat la plus lisible du centre de Paris.
4. La Sorbonne et la rue des Écoles. Dix minutes en descendant le boulevard. La résistance étudiante, les amphithéâtres réquisitionnés, et une série de plaques « Ici est tombé » le long de la rue des Écoles et de la rue Saint-Jacques.
5. Préfecture de police, Île de la Cité. L’insurrection commence ici le 19 août 1944, quand les policiers parisiens en grève s’emparent de leur propre préfecture et y hissent le drapeau tricolore. La pierre des quais en porte encore les marques.
6. Mémorial des Martyrs de la Déportation. Square de l’Île-de-France, à la pointe est de l’île, derrière Notre-Dame. Gratuit, généralement fermé le lundi. Une crypte enterrée tapissée de deux cent mille points de lumière, un par déporté de France. À cinq minutes de l’histoire de guerre de la cathédrale elle-même, et le bon endroit pour finir une journée Rive Gauche : c’est très silencieux, et la quasi-totalité des visiteurs passe devant l’entrée sans la voir.
Parcours 2 — Rive Droite : la géographie de l’Occupation
Environ 3 km · 3 heures avec les arrêts · départ Trocadéro (métro 6, 9), arrivée place Vendôme
Si la Rive Gauche est celle où Paris résiste, la Rive Droite est celle où Paris est administrée. Ce parcours est une suite d’adresses plutôt que de monuments : les hôtels, palais et ministères investis par l’occupant en juin 1940. Il suit notre visite Rive Droite.
1. Musée de l’Homme, place du Trocadéro. Entrée payante. Le musée où l’un des tout premiers réseaux de résistance s’est formé, en 1940, parmi son propre personnel — dont la plupart furent arrêtés, et plusieurs fusillés au Mont-Valérien.
2. Pont Alexandre III et Quai d’Orsay. Le long du fleuve, vingt-cinq minutes. Le ministère des Affaires étrangères y a brûlé ses archives en juin 1940 pendant que le gouvernement fuyait ; la fumée au-dessus de la Seine est l’une des images qui définissent l’effondrement.
3. Les Invalides. Un détour de dix minutes sur la rive sud si vous voulez le musée de l’Armée (payant) — ses salles Seconde Guerre mondiale forment le récit militaire le plus complet disponible à Paris — et le musée de l’Ordre de la Libération, sur le même site, plus petit, plus calme, et à bien des égards plus émouvant.
4. Place de la Concorde. L’hôtel de la Marine était le quartier général de la Kriegsmarine ; le Crillon, juste à côté, logeait des officiers allemands. Le 25 août 1944, la place devient un champ de bataille et la dernière garnison s’y rend sous le feu.
5. Jeu de Paume, Tuileries. Le lieu de tri des œuvres pillées dans les collections juives de France, et celui où Rose Valland a noté en secret, pendant quatre ans, où partait chaque caisse. Rien sur le bâtiment ne le signale.
6. Hôtel Meurice, 228 rue de Rivoli. Quartier général du gouverneur militaire allemand de Paris, et bâtiment où von Choltitz est arrêté le 25 août. Toujours un hôtel. Toujours sans plaque.
7. Place Vendôme et le Ritz. Des officiers de la Luftwaffe sur la place et, en août 1944, la libération autoproclamée du bar par Hemingway.
Parcours 3 — Le Marais et la mémoire de la déportation
Environ 2 km · 2 à 3 heures · départ Saint-Paul (métro 1), arrivée Mémorial de la Shoah
Ce parcours ne figure sur aucune de nos visites, et c’est la part du Paris de guerre que les visiteurs manquent le plus systématiquement. Donnez-lui sa propre demi-journée.
Mémorial de la Shoah, 17 rue Geoffroy-l’Asnier. Gratuit. Généralement fermé le samedi. Le Mur des Noms porte les quelque 76 000 Juifs déportés de France, et la crypte et l’exposition permanente en sous-sol constituent la meilleure explication de la persécution en France qu’on puisse trouver dans la ville.
Le Pletzl, rue des Rosiers et les rues alentour. Le quartier juif historique de Paris. Lisez les murs : les plaques de la rue des Rosiers, de la rue des Écouffes et de la rue Pavée signalent des arrestations, des caches, et une synagogue plastiquée en 1941.
Les plaques des écoles. Devant des centaines d’écoles primaires parisiennes — plusieurs rien que dans le 4e arrondissement —, une plaque indique combien d’enfants juifs de cette école ont été déportés entre 1942 et 1944 sans jamais revenir. Elles ont été posées à partir du début des années 2000. Elles sont fixées bas, à hauteur d’enfant, à côté du portail de la cour.
Jardin-mémorial des Enfants du Vél’ d’Hiv, quai de Grenelle (métro Bir-Hakeim, ligne 6). De l’autre côté du fleuve : gardez-le pour une autre marche. Le vélodrome où plus de treize mille personnes, dont un tiers d’enfants, ont été enfermées en juillet 1942 après la plus grande rafle de la guerre en France a été démoli en 1959. Un monument et un petit jardin marquent l’emplacement.
Hors du centre
Deux lieux situés hors de Paris intra-muros contiennent plus de la réalité de cette guerre que tout ce qui se trouve à l’intérieur du périphérique.
Mont-Valérien, à Suresnes, à l’ouest de Paris (métro 1 jusqu’à La Défense, puis bus). Plus de mille otages et résistants y ont été fusillés dans la clairière de la forteresse entre 1941 et 1944. C’est le mémorial national de la France combattante. Visite guidée uniquement, sur réservation, généralement fermé le lundi. Comptez une demi-journée avec le trajet. Si vous ne visitez qu’un seul lieu de cette page, visitez celui-là.
Mémorial de la Shoah de Drancy, 110 avenue Jean-Jaurès, Drancy (RER B puis bus, environ une heure depuis le centre). Gratuit. Le camp d’internement par lequel sont passés environ 63 000 des 76 000 Juifs déportés de France vers Auschwitz. La cité en fer à cheval est toujours debout, toujours habitée, juste en face du mémorial. Rien d’autre en Île-de-France n’est aussi difficile, ni aussi nécessaire.
Des adresses où il n’y a rien
Pour qui s’intéresse à l’Occupation plutôt qu’à la Libération, ces adresses valent le détour. Aucune n’a de musée, la plupart n’ont pas de plaque, et elles sont dispersées : traitez-les comme des ajouts à un parcours, pas comme un parcours à elles seules.
- 11 rue des Saussaies (8e) — siège de la Gestapo pour la France, aujourd’hui ministère de l’Intérieur. Les interrogatoires s’y déroulaient ; des graffitis laissés par des prisonniers subsistent à l’intérieur.
- 84 avenue Foch (16e) — le service de contre-espionnage qui a démantelé la plupart des réseaux alliés en France opérait à cette adresse, et détenait des prisonniers dans les chambres mansardées.
- 93 rue Lauriston (16e) — les auxiliaires français de la Gestapo, la plus brutale des bandes collaborationnistes.
- Hôtel Lutetia, 45 boulevard Raspail (6e) — siège de l’Abwehr pendant quatre ans ; puis, à partir d’avril 1945, centre d’accueil des survivants revenant des camps, attendus par des familles tenant des photographies.
- Hôtel Majestic, 19 avenue Kléber (16e) — siège du commandement militaire allemand en France, aujourd’hui le Peninsula.
Ce que cette liste ne peut pas faire
Vous pouvez marcher tout cela seul. Tout ce qui précède est public, presque tout est gratuit, et les adresses sont justes. Je préfère mille fois que vous y alliez seul plutôt que pas du tout.
Mais une liste de coordonnées ne remplace pas la compréhension de ce qui s’y est produit. Les plaques donnent des noms auxquels aucune vie n’est attachée. Les hôtels ne donnent rien du tout : le Meurice ressemble exactement au Crillon, qui ressemble au Ritz, et rester devant ne dit strictement rien des quatre années passées à l’intérieur. Les photographies d’archives qui montrent ces mêmes rues en 1940 ne sont pas accrochées aux murs — il faut les apporter.
C’est à cela que servent les visites. La visite Rive Gauche et la visite Rive Droite suivent les parcours 1 et 2 ci-dessus avec les photographies, les noms et le récit heure par heure de la chute de la ville puis de sa libération — la matière qui ne tient pas dans un paragraphe. Pour apprendre à lire les traces physiques elles-mêmes, voyez notre guide des impacts de balles, plaques et bunkers de Paris ; pour la chronologie, la chronologie complète de l’Occupation.
Et si aucune date ne tombe pendant votre séjour, le parcours Rive Gauche existe en version audio autoguidée : ma voix, le tracé sur une carte, et les photographies d’archives qui apparaissent au bon moment du récit — le tout fonctionnant hors connexion une fois chargé.
Paris cache bien sa guerre — Réservez une visite guidée.
Photo : lecture d’une carte de Paris sous l’Occupation, place Vendôme. Photographie personnelle, Paris History Tours.


