Quinze minutes qui devaient être un triomphe
Dans l’après-midi du 26 août 1944, au lendemain de la capitulation de la garnison allemande, des centaines de milliers de Parisiens se pressent sur le parvis de Notre-Dame. Le général Charles de Gaulle vient de descendre les Champs-Élysées à pied, de l’Arc de Triomphe à la Concorde, au milieu de la plus grande foule que Paris ait jamais rassemblée. La cérémonie prévue dans la cathédrale — un Te Deum, l’hymne d’action de grâce chanté après les victoires françaises depuis des siècles — doit sceller la Libération.
Au lieu de quoi, au moment où de Gaulle franchit le grand portail, des coups de feu éclatent.
Des balles claquent depuis les tribunes hautes, ricochent sur les voûtes médiévales et projettent des éclats de pierre sur l’assistance. La foule se jette derrière les piliers et sous les chaises. Et au milieu de la nef, un homme très grand continue d’avancer, droit, du même pas tranquille, vers le chœur.
Pour comprendre comment Notre-Dame en est arrivée à ce moment surréaliste — bondée, meurtrie et sous le feu le jour le plus heureux de son histoire moderne — il faut remonter cinq ans en arrière.
Septembre 1939 : la cathédrale se prépare à la guerre
Quand la France déclare la guerre à l’Allemagne en septembre 1939, Paris se prépare aux bombardements qui ont déjà ravagé des villes d’Espagne et de Pologne. À Notre-Dame, les trésors les plus irremplaçables sont ceux à travers lesquels passe la lumière : les vitraux médiévaux, dont les grandes rosaces, pour partie du XIIIe siècle.
Alors on les dépose. Panneau par panneau, les verrières hautes et les verres précieux sont soigneusement démontés, mis en caisses et évacués loin de Paris. Des sacs de sable s’empilent autour de ce qui ne peut pas être déplacé. Les visiteurs du Paris de guerre découvrent une cathédrale étrangement pâle, ses couleurs lumineuses remplacées par des vitrages provisoires.
Une sage précaution — dont l’ironie est cruelle : ce ne sont pas les bombes allemandes qui menaceront le plus les verrières, mais des balles tirées à l’intérieur de la cathédrale, le jour même de sa délivrance.
Juin 1940 : une église ouverte dans une ville occupée
Paris tombe le 14 juin 1940, déclarée ville ouverte pour lui épargner la destruction. La croix gammée flotte sur la tour Eiffel et l’Hôtel de Ville — mais Notre-Dame ne ferme jamais. Pendant les quatre années d’Occupation, les messes s’y poursuivent chaque jour sous les baies vides.
La cathédrale devient même — comble de l’histoire — une attraction touristique pour l’occupant. Les soldats allemands en permission font la queue pour la visiter, appareil photo en main, posant sur le parvis comme n’importe quel visiteur du temps de paix. Quand Adolf Hitler effectue son unique visite de Paris, à l’aube du 23 juin 1940 — une tournée éclair par l’Opéra, la Madeleine, la tour Eiffel et le tombeau de Napoléon aux Invalides — la cathédrale n’est pas jugée digne d’un arrêt. Le Paris du Führer est un trophée à photographier, pas un sanctuaire où entrer.
Une cathédrale prise dans l’étreinte de Vichy
Les années de guerre placent le clergé de Notre-Dame dans une position de plus en plus compromettante. L’archevêque de Paris, le cardinal Emmanuel Suhard, suit la ligne d’une grande partie de la hiérarchie catholique française : l’accommodement avec le régime de Vichy du maréchal Pétain.
Sous Suhard, Notre-Dame accueille des cérémonies qui vieilliront très mal, très vite. En avril 1944, lors de l’unique visite de Pétain à Paris pendant la guerre, le Maréchal assiste à la cathédrale à une cérémonie solennelle pour les victimes des bombardements alliés — accueilli sur le parvis par le cardinal en personne, devant une foule immense. Quelques semaines plus tard, Suhard préside les funérailles de Philippe Henriot, le ministre de la propagande de Vichy abattu par la Résistance en juin 1944.
Paris s’en souviendra. De Gaulle aussi.
Août 1944 : le sort de la cathédrale entre les mains d’un seul homme
Tandis que les Alliés percent en Normandie et que l’insurrection parisienne commence, Hitler donne son ordre tristement célèbre : la ville doit être défendue jusqu’au dernier homme et ne tomber aux mains de l’ennemi que « champ de ruines ». Les ponts sont minés. Des explosifs sont disposés sur les monuments de la capitale. Que Notre-Dame survive à la semaine dépend en grande partie de l’obéissance du commandant du Grand Paris, le général Dietrich von Choltitz.
Il n’obéira pas — une histoire que nous racontons en détail dans notre article sur l’homme qui a refusé de brûler Paris.
Au soir du 24 août, quand l’avant-garde du capitaine Dronne, de la 2e DB de Leclerc, atteint l’Hôtel de Ville, les églises de Paris annoncent la nouvelle de la seule façon possible : leurs cloches sonnent une à une au-dessus des toits, jusqu’à ce que la voix profonde d’Emmanuel, l’énorme bourdon du XVIIe siècle de Notre-Dame, se joigne à elles. Des soldats allemands encore en position dans la ville demandent ce que signifie ce vacarme. Il signifie que c’est fini.
Vous pouvez lire le récit complet de cette semaine — les barricades, la trêve, la course de Leclerc vers la capitale — dans notre article sur la Libération de Paris.
26 août : le Te Deum sous les balles
La cérémonie du lendemain à Notre-Dame est un pur geste politique, et de Gaulle sait exactement ce qu’il met en scène : la restauration de l’État français, bénie dans l’église paroissiale de la nation.
Un homme est ostensiblement absent. De Gaulle refuse que le cardinal Suhard — qui accueillait Pétain dans la même cathédrale quatre mois plus tôt — le reçoive à la porte de sa propre cathédrale. L’archevêque de Paris passera l’action de grâce de la Libération consigné à l’archevêché. Humiliation publique pour la hiérarchie catholique, et message limpide sur qui parle désormais au nom de la France.
À la cathédrale, de Gaulle arrive avec le général Leclerc et les chefs de la France libre et de la Résistance. Et alors que le cortège pénètre dans la nef, la fusillade éclate — depuis les tribunes hautes à l’intérieur du bâtiment, et autour du parvis à l’extérieur.
Un correspondant de la BBC, Robert Reid, se tient au portail ouest avec son matériel d’enregistrement et capte toute la scène en direct — les tirs, les cris, les mouvements de foule — dans l’un des documents sonores les plus célèbres de la guerre. Renversé dans la bousculade, il se relève et continue de décrire ce qu’il voit : de Gaulle descendant la nef « comme si de rien n’était ».
À l’intérieur, le clergé tient bon. Le Magnificat s’élève sous les voûtes pendant que les balles ricochent sur la pierre — des témoins écriront que jamais Magnificat ne fut chanté avec plus de ferveur, ni plus vite. Plusieurs personnes sont blessées dans l’assistance. Au bout d’un quart d’heure environ, la cérémonie est écourtée ; le Te Deum complet ne sera jamais chanté.
De Gaulle, lui, ne s’est jamais baissé. Les témoins de tous bords politiques s’accordent sur ce point, et l’image — le général immense, debout et exposé dans le chœur pendant que tout Paris est à terre — fera plus pour son autorité que n’importe quel discours.
Qui a tiré ? Le mystère jamais résolu
Les policiers montés dans les tribunes y trouvent des hommes armés qui affirment avoir tiré sur des « ennemis indistincts ». Snipers allemands restés en arrière ? Miliciens aux abois ? Combattants FFI à la gâchette nerveuse, répondant à un premier coup de feu accidentel, dans une ville où tout le monde est armé et où personne n’a dormi ?
Plus de quatre-vingts ans après, les historiens ne sont toujours pas d’accord. Aucun tireur de Notre-Dame n’a jamais été identifié, jugé, ni même formellement arrêté. La même fusillade fantôme avait éclaté à la Concorde et le long des Champs-Élysées le même après-midi — l’un des petits mystères tenaces de la Libération.
Une chose est sûre : parmi les victimes du 26 août figurent plusieurs des verrières restées en place, brisées non par la Luftwaffe ou la RAF, mais par des balles, le jour de la victoire.
Le retour des vitraux
Les verrières médiévales évacuées ont traversé la guerre intactes dans leurs caisses. Leur restauration fut un travail lent et minutieux — les rosaces et les panneaux anciens ont retrouvé leur place au fil des années suivantes, la restauration se poursuivant longtemps dans l’après-guerre.
Notre-Dame a traversé la Seconde Guerre mondiale comme elle a traversé presque tout en 860 ans : marquée, mais debout. Les Parisiens de 1944 auraient eu peine à imaginer que le plus grand péril de la cathédrale viendrait non pas d’une guerre mondiale, mais d’un incendie un soir d’avril 2019 — ni qu’elle s’en relèverait aussi.
Sur les pas de de Gaulle
Notre-Dame est la dernière étape de notre visite guidée Rive Gauche sur la Seconde Guerre mondiale. Nous terminons sur le parvis, là où la foule s’est rassemblée le 26 août 1944 — et où, si l’on sait où regarder, le quartier porte encore les impacts de balles de la semaine de la Libération. Lire l’histoire du Te Deum sous les balles est une chose ; l’entendre racontée à l’endroit exact en est une autre.
Parcourez l’histoire de la Sorbonne à Notre-Dame — Réservez une visite guidée.
Photo : Notre-Dame de Paris. Photographie personnelle, Paris History Tours.


