Le Palais du Luxembourg à Paris, siège du Sénat français et ancien quartier général de la Luftwaffe pendant la Seconde Guerre mondiale

Le Palais du Luxembourg : du Sénat français au QG de la Luftwaffe

Clément Daguet-Schott |
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Un palais de reine devenu poste de commandement

Il y a un moment, dans chacune de mes visites, où le silence s’installe. C’est quand nous nous arrêtons face au Palais du Luxembourg, devant le grand bassin, au milieu des promeneurs et des enfants qui poussent leurs petits voiliers sur l’eau. Je laisse passer quelques secondes. Puis je raconte ce qui s’est passé ici entre 1940 et 1944.

En juin 1940, à peine deux semaines après la fuite du gouvernement français vers le sud, des officiers allemands franchissent les grilles du Jardin du Luxembourg et réquisitionnent le palais. Le bâtiment qui abritait le Sénat de la République depuis 1799 — la chambre haute, le symbole même de la délibération démocratique — devient le quartier général de la Luftwaffe pour le front Ouest. La transformation est rapide, méthodique, et profondément symbolique.

De Marie de Médicis à la République

L’histoire du palais commence par une nostalgie. En 1615, Marie de Médicis, veuve d’Henri IV et régente de France, commande à l’architecte Salomon de Brosse un palais qui lui rappellerait le Palazzo Pitti de son enfance florentine. Le résultat est un édifice singulier, à mi-chemin entre l’élégance italienne et la rigueur française, entouré de jardins formels qui deviendront parmi les plus célèbres d’Europe.

Au fil des siècles, le palais change de vocation. Résidence royale, prison pendant la Terreur, puis siège du Sénat à partir de 1799. Quand les Allemands arrivent en 1940, le bâtiment porte trois siècles de mémoire politique. L’hémicycle où les sénateurs débattaient, les fresques de Delacroix dans la bibliothèque, la fontaine Médicis nichée dans son écrin de verdure au nord-est du jardin — tout cela témoigne de l’histoire de la gouvernance française.

Quand je m’arrête avec mes visiteurs devant la fontaine Médicis, ses pierres couvertes de mousse, l’eau qui coule doucement dans le bassin, je leur rappelle que cette grotte paisible a tout traversé. La Révolution, l’Occupation, la Libération. Elle était là avant la Luftwaffe. Elle est restée après.

Juin 1940 : la réquisition

Paris est déclaré ville ouverte le 12 juin 1940. Deux jours plus tard, les troupes allemandes descendent les Champs-Élysées. En quelques jours, l’administration militaire distribue les grands bâtiments parisiens entre les différentes branches de la Wehrmacht. L’Hôtel Meurice, rue de Rivoli, revient au commandement militaire. La Kriegsmarine s’installe près de la place de la Concorde. Et la Luftwaffe prend le Palais du Luxembourg.

Le choix est à la fois stratégique et symbolique. Le palais offre de vastes espaces intérieurs adaptables en centre de commandement, des murs de pierre sécurisés, et un emplacement au cœur de la Rive Gauche, plus discret que l’axe ostentatoire de la Rive Droite. Mais c’est aussi un message : les institutions de la République française sont désormais à la disposition du Reich.

Le mobilier du Sénat est entreposé. Des équipements de transmission sont installés dans les grands salons. Les cartes des aérodromes britanniques et des convois atlantiques remplacent les documents législatifs. L’hémicycle, où l’on débattait encore quelques semaines plus tôt de budgets et de politique coloniale, tombe dans le silence.

Hugo Sperrle et la Luftflotte 3

L’homme qui prend le commandement du palais est le Generalfeldmarschall Hugo Sperrle, l’un des officiers les plus haut gradés de la Luftwaffe. Sperrle a dirigé la Légion Condor pendant la guerre d’Espagne, supervisant le bombardement de Guernica en 1937. C’est un homme imposant — même Goering, dit-on, le trouvait intimidant — et il apporte à Paris un goût du luxe à la mesure de son rang.

Sperrle commande la Luftflotte 3 (flotte aérienne 3), responsable des opérations au-dessus de la Manche, de l’Atlantique, et plus tard de la défense de la France occupée contre les attaques aériennes alliées. Depuis le Luxembourg, son état-major coordonne les raids de bombardement sur les villes britanniques pendant le Blitz, planifie les opérations anti-convois, et tente plus tard de contrer la supériorité aérienne alliée qui culminera le Jour J.

Le palais devient une ruche militaire. Des officiers arpentent les couloirs où les sénateurs marchaient autrefois. Des opérateurs radio travaillent dans des salles décorées de plafonds peints du XVIIe siècle. Le contraste entre l’élégance du lieu et sa fonction guerrière est saisissant.

Sperrle, quant à lui, mène grand train pendant ses années parisiennes. Il fréquente les meilleurs restaurants de la capitale, dispose d’une résidence personnelle réquisitionnée, et cultive un style de vie fastueux qui lui vaudra des critiques au sein même de l’armée allemande. Paris est, pour les officiers supérieurs de l’Occupation, une affectation confortable — un fait qui n’échappe pas aux Parisiens ordinaires, eux qui font la queue pour du pain avec des tickets de rationnement.

Les jardins sous l’Occupation

Le Jardin du Luxembourg, d’ordinaire l’un des espaces les plus démocratiques de Paris — ouvert à tous, des étudiants aux retraités, des enfants aux amoureux — est transformé pendant l’Occupation. Les Allemands interdisent l’accès à de larges portions du parc. Des batteries de défense anti-aérienne sont installées dans les jardins, leurs canons pointés vers le ciel, entourés de sacs de sable et de fils barbelés.

Les fameuses allées bordées d’arbres deviennent interdites par endroits. Les courts de tennis sont reconvertis. Les pelouses où les Parisiens pique-niquaient le dimanche sont des zones militaires. Pour les habitants du 5e et du 6e arrondissement, le jardin — leur refuge quotidien — leur a été confisqué.

Je demande souvent à mes visiteurs d’imaginer ce que cela représentait. Vous habitez rue de Vaugirard ou près de l’Odéon. Chaque matin, vous traversiez ce jardin pour aller travailler. Désormais, il y a des soldats allemands aux grilles. Les bancs où vous lisiez le journal sont derrière une barrière. Le palais qui représentait votre République arbore un autre drapeau.

Ce poids psychologique — la preuve quotidienne, visible, de la dépossession — est quelque chose que j’essaie de transmettre à chaque visite. L’Occupation, ce n’était pas seulement le contrôle militaire. C’était l’érosion lente de la normalité.

La vie dans le Quartier latin

Le Palais du Luxembourg se trouve à la jonction du Quartier latin et de Saint-Germain-des-Prés, deux quartiers qui définissaient la vie intellectuelle et artistique de Paris. La Sorbonne est à quelques minutes à pied vers l’est, en descendant le boulevard Saint-Michel. Les cafés de Saint-Germain — le Flore, les Deux Magots — sont à quelques pas vers l’ouest.

Pendant l’Occupation, ces quartiers continuent de fonctionner, mais sous une contrainte profonde. Les étudiants de la Sorbonne assistent à leurs cours tandis que la censure allemande dicte ce qui peut être enseigné. Les professeurs qui refusent de signer un serment de loyauté sont révoqués. Le 11 novembre 1940 — à peine cinq mois après le début de l’Occupation — des milliers d’étudiants marchent de la Sorbonne à l’Arc de Triomphe pour commémorer l’Armistice de 1918. Les soldats allemands tirent sur la foule. C’est l’un des premiers actes de résistance publique dans le Paris occupé.

Le boulevard Saint-Michel, cette artère qui relie la Seine au Jardin du Luxembourg, devient un espace de tension sourde. Des soldats allemands arpentent ses trottoirs. Des étudiants français les croisent en silence. Les librairies restent ouvertes. Les cafés servent de l’ersatz. La vie continue, mais c’est une vie sous surveillance, une vie avec des points de contrôle, une vie où l’on sait que le palais en haut du boulevard n’est plus français.

Août 1944 : la Libération

La libération de Paris en août 1944 apporte certains des combats les plus intenses à la Rive Gauche. Quand les Forces françaises de l’intérieur (FFI) se soulèvent à travers la ville, des barricades s’élèvent dans les rues entourant le Jardin du Luxembourg. Le palais, en tant qu’installation militaire majeure, devient une cible.

Les combats font rage dans les rues environnantes. Des résistants, dont beaucoup sont des étudiants de la Sorbonne voisine, affrontent les troupes allemandes dans les rues étroites du 5e et du 6e arrondissement. Les impacts de balles de ces affrontements sont encore visibles sur les façades de la rue de Médicis et près de l’Odéon.

La garnison allemande du Palais du Luxembourg résiste plus longtemps que bien d’autres positions dans la ville. Quand elle capitule enfin, c’est la fin de quatre années d’occupation pour l’un des bâtiments civiques les plus importants de France. Le Tricolore remplace la croix gammée sur le mât du palais. L’hémicycle muet depuis 1940 va bientôt entendre à nouveau des voix françaises.

Le Sénat retrouvé

Le Sénat reprend ses travaux au Palais du Luxembourg après la guerre, réintégrant son siège comme on reprend possession non seulement d’un bâtiment, mais d’une idée. La restauration est physique et symbolique. Les aménagements allemands sont supprimés. Les chambres législatives sont remises en état. Les jardins sont rouverts au public.

Aujourd’hui, le palais fonctionne comme avant la guerre. Les sénateurs débattent dans l’hémicycle. Le jardin accueille vingt-cinq millions de visiteurs par an. Les enfants poussent toujours leurs voiliers sur le grand bassin. La fontaine Médicis coule toujours dans son coin d’ombre.

Mais l’histoire est là, inscrite dans la pierre, pour qui sait regarder. L’occupation du palais par la Luftwaffe n’est pas commémorée de manière visible — pas de grande plaque ni de monument dans les jardins. La mémoire vit dans les archives, dans les photographies de l’état-major de Sperrle posant sur la terrasse du palais, dans les témoignages de Parisiens qui ont vu leurs jardins disparaître derrière des barrières.

Marcher dans l’histoire

C’est pour cela que je fais ces visites. Debout dans le Jardin du Luxembourg par un après-midi de printemps, entouré de joggers, d’étudiants et de touristes, il est presque impossible d’imaginer des canons anti-aériens parmi les marronniers. Cet écart entre le calme du présent et la violence du passé, c’est précisément ce qui rend cette histoire si importante à raconter.

Quand je guide des visiteurs de la fontaine Médicis à la façade du palais, des grilles du jardin au boulevard Saint-Michel, je trace un chemin à travers les couches du temps. La reine du XVIIe siècle qui l’a construit, les sénateurs qui y ont gouverné, les officiers de la Luftwaffe qui y ont commandé, les résistants qui se sont battus pour le reprendre — ils ont tous foulé les mêmes allées de gravier.

Vous pouvez visiter cet endroit exact lors de notre visite guidée WWII de la Rive Gauche. Je vous emmènerai à travers les jardins, devant le palais, et le long des rues où la Libération s’est jouée. Vous verrez les impacts de balles, vous entendrez les récits, et vous comprendrez pourquoi ce lieu — si paisible aujourd’hui — porte un tel poids d’histoire.


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Clément Daguet-Schott

Clément Daguet-Schott

History enthusiast and independent tour guide in Paris. 20+ books of research, visitors from 25+ countries, and a 4.9/5 Google rating.

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