La station fantôme Saint-Martin dans le métro parisien, fermée depuis la Seconde Guerre mondiale

Les Fantômes du Sous-Sol : les stations de métro que Paris a oubliées

Clement Daguet-Schott |
Métro ParisStations fantômesSeconde Guerre mondialeHistoire de ParisOccupation

Le jour où Paris a fermé ses portes

Le 2 septembre 1939, les Parisiens descendent dans le métro comme chaque matin. Mais ce jour-là, certains quais sont vides. Pas de foule, pas de rames. Des grilles baissées, un silence inhabituellement lourd. La veille, la France a décrété la mobilisation générale. Et la CMP — l’ancêtre de la RATP — prend une décision radicale : fermer d’un coup des dizaines de stations jugées trop proches les unes des autres, pour libérer du personnel envoyé au front.

Parmi elles : Croix-Rouge sur la ligne 10, Saint-Martin sur les lignes 8 et 9, Arsenal sur la ligne 5. Ces noms, la plupart des Parisiens ne les ont jamais entendus. Et pour cause : après la guerre, on ne les a jamais rouvertes.

Le métro parisien, conçu à la Belle Époque avec une densité de stations délirante — une tous les 500 mètres en moyenne — pouvait se permettre quelques amputations. Les voyageurs marcheraient un peu plus. Ce provisoire est devenu permanent. Et ces stations sont entrées dans une deuxième vie : celle de fantômes.

Croix-Rouge, la belle endormie

Si vous prenez la ligne 10 entre Sèvres-Babylone et Mabillon, regardez par la fenêtre au bon moment. Pendant trois secondes, les néons de la rame éclairent un quai intact, figé. Les carreaux blancs biseautés sont toujours là. Le nom de la station, en lettres de faïence bleue, est encore lisible. L’horloge est arrêtée. C’est comme traverser un trou dans le temps à 40 km/h.

Croix-Rouge est sans doute la plus photogénique des stations fantômes. Située sous le carrefour de la Croix-Rouge, au croisement de la rue de Sèvres et de la rue du Cherche-Midi, en plein cœur du 6ᵉ arrondissement. En surface, des terrasses de café et des boutiques de mode. En dessous, le silence depuis 87 ans.

En 2007, l’artiste Gaël Darras y a installé une scénographie temporaire évoquant une plage normande — des transats, du sable, des parasols sur un quai fantôme. Les usagers de la ligne 10 apercevaient cette scène surréaliste depuis leur wagon. Puis Croix-Rouge est retournée à l’oubli.

Une station fantôme, c’est un morceau de ville qui continue d’exister sans que personne ne le sache. C’est l’opposé exact d’une ruine : tout est intact, c’est juste que le monde est passé à autre chose.

Saint-Martin et les spectres de l’Occupation

Saint-Martin, c’est une autre histoire. Plus sombre. Fermée le même jour que les autres en 1939, ses couloirs ont servi de refuge pendant l’Occupation — pas un abri anti-aérien officiel, mais un repli informel pour des familles qui n’avaient nulle part où aller.

Après la Libération, la RATP a envisagé de la rouvrir. Mais les quais étaient devenus trop courts pour les rames modernes, et l’élargissement aurait coûté une fortune pour une station que personne ne réclamait.

Dans les années 1990, elle a été reconvertie en centre d’hébergement d’urgence pour les sans-abri, géré par l’Armée du Salut. Les anciens quais accueillaient des lits de camp. Les couloirs servaient de réfectoire. C’est peut-être l’usage le plus poignant jamais fait d’une infrastructure de transport : un lieu conçu pour le mouvement perpétuel, transformé en refuge pour ceux que la ville avait cessé de voir.

Si vous passez en rame sur la ligne 9, entre Strasbourg-Saint-Denis et République, le quai de Saint-Martin est encore visible — panneaux publicitaires des années 50 inclus, figés sous une couche de poussière.

Haxo, la station où personne n’est jamais monté

Certaines stations fantômes n’ont jamais ouvert. Haxo est de celles-là. Construite dans les années 1920 au nord-est de Paris, entre les lignes 3bis et 7bis, elle devait servir de point de connexion si les deux lignes étaient un jour fusionnées.

La fusion n’a jamais eu lieu. La station a été entièrement construite — quais, carrelage, signalétique — mais jamais raccordée à aucune sortie en surface. Aucun escalier, aucun couloir ne mène à la rue. On ne peut y accéder que par les voies.

Haxo est devenue un mythe urbain. La RATP organise des visites exceptionnelles lors des Journées du Patrimoine, mais les places partent en quelques minutes. Le paradoxe d’Haxo : une station complète, fonctionnelle, prête à recevoir des voyageurs — mais coupée du monde par l’absence d’un simple escalier.

Arsenal, Champ de Mars, Porte Molitor

La liste ne s’arrête pas là. Arsenal, entre Bastille et Quai de la Rapée sur la ligne 5, a le même profil : fermée en 39, jamais rouverte.

Champ de Mars, sur la ligne 8, a été remplacée par La Motte-Picquet — Grenelle. Elle portait le nom du terrain militaire voisin, celui-là même où Gustave Eiffel a planté sa tour. On a gardé la tour. On a oublié la station.

Et puis il y a Porte Molitor, dans le 16ᵉ, sur la ligne 9. Fermée en 1939, elle jouxte le stade Roland-Garros. Pendant deux semaines par an, des centaines de milliers de spectateurs passent au-dessus d’un quai abandonné sans le savoir. Le tennis en surface, le silence en dessous.

Ce que les fantômes nous disent

Ce qui fascine dans les stations fantômes, ce n’est pas tant leur existence que ce qu’elles révèlent du rapport de Paris avec son propre passé. Cette ville qui muséifie tout, qui classe le moindre balcon haussmannien — cette même ville a laissé dormir des dizaines d’espaces souterrains parfaitement conservés.

Les stations fantômes sont des témoins gênants. Elles rappellent que la ville a été conçue pour un monde qui n’existe plus — celui d’avant la voiture, d’avant le RER, d’avant la banlieue. Un Paris où l’on marchait beaucoup, où 500 mètres entre deux stations semblait une distance raisonnable.

Elles rappellent aussi que la guerre a laissé des traces invisibles. Pas des trous d’obus dans les façades — Paris a été relativement épargné — mais des vides fonctionnels, des amputations discrètes dans le tissu urbain. La guerre n’a pas détruit ces stations. Elle les a simplement rendues inutiles. Et personne n’a jugé bon de les ranimer après.

Paris est une ville qui vit en surface et qui oublie en profondeur. Les stations fantômes sont la preuve que même dans la ville la plus documentée du monde, il reste des angles morts.

Voyez-les de vos propres yeux

La prochaine fois que vous prenez le métro, essayez l’exercice. Sur la ligne 10, comptez les secondes entre Sèvres-Babylone et Mabillon. Vers le milieu du tunnel, collez votre visage à la vitre. Vous verrez peut-être le quai de Croix-Rouge — des carreaux blancs, un nom en lettres bleues, une horloge arrêtée.

C’est un fragment de Paris qui existe encore, intact, à six mètres sous vos pieds. Un endroit où personne n’attend plus le train. Un lieu qui a décidé, il y a presque un siècle, que le temps n’avait plus besoin de passer.

Explorez le Paris caché de la Seconde Guerre mondiale

Les stations fantômes ne sont qu’un chapitre de l’histoire souterraine de Paris pendant la guerre. Abris improvisés, réseaux de résistance, lieux de mémoire oubliés — la ville recèle des couches d’histoire invisibles depuis la surface.

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Clément Daguet-Schott

Clément Daguet-Schott

Passionné d'histoire et guide indépendant à Paris. Plus de 20 ouvrages de recherche, des visiteurs de 25+ pays et une note de 4.9/5 sur Google.

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